C’est bientôt le 8 mars journée des femmes, pardon de la Femme (ristourne de 25% sur le modèle décapotable, petite larme en cadeau pour tout contrat à temps partiel imposé). Une journée qui est l’occasion de (rayer les mentions inutiles, les trois versions cohabitent) :
- Réclamer qu’on fasse quelque chose en faveur de l’égalité, exiger que les droits acquis soient protégés et les inégalités persistantes attaquées (en vertu de principes aussi scandaleusement communautaristes et pernicieux que l’égalité des salaires pour travail égal, la liberté d’user de son corps à sa guise et la solidarité parentale face à l’éducation et aux tâches)
- Remercier les femmes qui souffrent à travers le monde, sont maltraitées par des violents estrangers ou pas-comme-nous mais continuent à survivre face à l’adversité, ce qui leur confère une Dignité supérieure sans laquelle elles seraient aussi méprisables que les mâles (toute atteinte à l’inégalité serait donc une attaque contre leur Dignité inextricablement liée à leur statut de victime expiatoire de la compétitivité et de la violence masculine qui malheureusement dominent ce monde imparfait- bienheureux les humbles).
- Célébrer les femmes, leur beauté, leur sourire, leur beauté, leurs formes, leur beauté, leur cul, leur beauté, leurs gâteaux et le fait qu’elles sont génétiquement efficaces pour faire la vaisselle. Et leur beauté, bien sûr. Et le fait que leur existence permet à certains lobotomisés profonds shootés à la testostérone de prouver qu’ils sont pas des pédés.
Pour les geignardes sans humour, les irresponsables fouteurs de merde qui ne voient pas les vertus des hiérarchies établies et les dangers de considérer les femmes comme des êtres humains à part entière, rendez-vous aux marches du planning familial qui cette année plus que jamais est en danger : à Paris, c’est à 14h au métro Bourse samedi 7 mars.
Pour la deuxième version du 8 mars, celle que j’appellerais volontiers la version Paulinienne du para-féminisme doloriste, et pour la troisième, la version calendrier Pirelli, vous pouvez être à la fête tous les jours, vous reprendrez bien un peu d’arsenic ?
La tonalité de beaucoup de Machins du 8 mars, la version trivialisée autocongratulatoire "quel progrès nous avons fait depuis les cavernes" (même pas sûr, au fait) me fait penser à cette pub australienne : oui, la violence, les inégalités, les petites brimades du quotidien ça existe ; mais après tout on s'en remet. Ce n’est pas important, aujourd’hui....
Les revendications féministes, et dans une moindre mesure les autres revendications antidiscriminatoires, se heurtent assez fortement en France à un discours positiviste niais de gens confits dans leur bonne conscience qui se savent dénués de préjugés et incapables de discriminations et qui soutiennent que la France, pays des Lumières, ne connaît pas ces scories des ténèbres ou à peine, que seuls quelques vieux barbons isolés entravent la marche de l'Humanité radieuse. Le caractère généralisé des discriminations, le fait que les préjugés et la socialisation continuent de propager une inégalité beaucoup plus ancrée que nous ne voudrions le reconnaître, leur échappe. Pour ces gens-là, il faudrait se gausser des idioties anciennes et attendre patiemment, avec une certitude inflexible, que les temps changent d'eux-mêmes. Donc, avis aux féministes en particulier (les plus chiantes, car après les inégalités qui les touchent leur permettent de vivre aux crochets de leurs maris, de quoi elles se plaignent?): ne revendiquez pas trop, ne râlez pas, ayez de l'humour sur ces choses-là.
Quand c’est vous qui devez construire votre volonté, votre liberté, votre personnalité dans ce champ de mines, quand l’inégalité économique mesurée concerne votre propre situation précaire, quand c’est vous qui vous faites taper ou harceler ou violer parce que vous l'avez bien cherché ou quand c'est vous qui n'avez pas été à l'école le côté « c’est drôle, non ? » est un peu surréel.
Là où on sent qu'il y a une différence de visibilité (audibilité?) des revendications, c'est que la réaction moyenne face à des personnes en colère revendiquant l'égalité est très diverse, suivant la percée du discours, la culpabilité ressentie etc.
On reconnaît la colère des jeunes de banlieues ghettoïsés comme légitime. On reconnaît qu’on a historiquement merdé face aux susceptibilités nationales des pays ex-colonisés. Mais face à une nana surdiplômée mal payée bloquée par le plafond de verre, face à une victime de violences conjugales qui parle de sa situation ou en conseille d’autres, on parlera d’aigreur, de manque d’humour, et, prodige des prodiges, on arrivera à faire passer une discrimination tout ce qu’il y a de plus mesurée touchant 50% de l’humanité comme un épiphénomène dommageable certes, mais les hommes ne souffrent-ils pas également ? Ce n’est pas de la vraie information, ce n’est pas de la vraie colère, ce n’est pas de la vraie injustice. Ce n’est pas une source d’indignation : c’est une source de commisération amusée.
Je ne sais pas si la différence de réaction, est lié au caractère intime ou à l'identification. En d'autres termes: un homme favorisé et éduqué sans stigmate particulier de discrimination se sent-il plus menacé par des revendications qui le touchent jusque dans son foyer et dans la perception des membres de sa famille; ou bien trouve-t-il plus facile de s'identifier à un jeune de banlieue qu'à une femme quelle qu'elle soit?
En tous les cas, le 8 mars je manquerai d'humour.
Nicklausse