mardi 29 septembre 2009

Al Het (message autotèle)

« Et toi, qu’est-ce que tu voudras faire, plus tard ? ». La question est répétée à l’infini dans une vie, surtout pour un enfant. Et une fois dans ma vie, j’ai répondu juste. J’ai répondu que je voulais être quelqu’un de bien, et que fondamentalement le reste m’importait peu.
Je ne sais pas si je suis quelqu’un de bien. Puisque je cherche à l’être, je le suis probablement peu : on attend un peu de simplicité jubilatoire de la conscience morale, pas une immonde traînée grisâtre et calculatrice qui fait le tour des conséquences possibles avant de choisir la moins pire des options. Quelqu’un de bien ne peut pas se réclamer de souhaiter l’être.
Mais je cherche à l’être, dans la pure autonomie de la volonté. Je n’ai personne pour me dire quoi penser ou quoi dire, je dois me torturer au quinzième degré pour être sûr de ce que je raconte, et je supporte facilement la contradiction parce que tout simplement j’ai le vague soupçon qu’elle peut être juste. Je n’aime pas la personne que je suis, mais j’aime encore moins un paquet d’autres que je ne suis heureusement pas, et je suis fier, au moins, de ne pas être cela.
Je ne ferai pas pâmer d’émoi ceux qui recherchent une parole affirmée (et si possible stupide) pour enrégimenter et accréditer aux couleurs pimpantes du populisme quotidien leur absence de conscience propre. Je ne serai pas un héros qui entraîne les foules dans un délire superbe (et si possible assassin). Je ne serai même pas de ces technocrates prodigieux qui éblouissent leurs lecteurs avertis de leurs certitudes (si possible apprises). Je ne suis qu’un tâcheron, qui fait ce qui doit être fait parce que cela doit être fait, qui accomplit un travail sans lustre pour un avenir sans lumière. Mais il est une chose que je suis : c’est un être humain debout.
Je pourrais- à l’hilarité générale- déclarer que cela est un trésor plus précieux que bonne réputation mais je ne le crois pas. Ceux qui se consolent d’être justes ont, au moins, la certitude de l’être, ce que je n’ai pas.
Cependant, je sais une chose : c’est que je suis moins fragile, sans doute, que ceux qui recherchent dans le mépris de tout ce qu’ils ne comprennent pas un semblant de force et un simulacre de conscience. Ce n’est pas une consolation, c’est une source de colère. Surtout quand sont instrumentalisés au profit de ce mépris des concepts qui méritent mieux, comme les valeurs de notre République.
Mais en même temps…

Nicklausse

mercredi 24 juin 2009

Intus, et in cute


« Madame, Monsieur,

Nous avons bien reçu votre demande d’égalité réelle dont nous avons pris connaissance avec grand intérêt. Malheureusement, nous sommes au regret de vous informer qu’elle ne pourra aboutir.

En effet, bien que nous ayons affirmé dans notre document contractuel que « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en dignité et en droits », les droits en question ne sauraient être entendus comme ceux de vivre et d’aimer comme vous l’entendez, car cela romprait un ordre symbolique dont nous n’avons pas encore expliqué comment dans son unité abstraite, il pouvait devenir sujet de droit et supplanter ainsi la multiplicité concrète des personnes, mais notre service juridique considère que ça n’est pas un problème.

De plus, veuillez prendre note que le droit opposable à la dignité qui semble présenté dans ce document n’implique de notre part qu’une protection contre les violences les plus sauvages et les discriminations les plus explicites ; il est en revanche exclu de faire des campagnes volontaristes d’éducation et de sensibilisation, qui laisseraient éventuellement supposer que votre style de vie pourrait être considéré à égalité avec les autres.

Cependant, la société Française ® tient à vous assurer de son soutien indéfectible aux valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité qui font le cœur de la marque depuis de si nombreuses années.

Merci de votre requête ; nous espérons que les explications que nous vous avons fournies seront suffisantes et restons à votre disposition pour tout complément.

Cordialement

Le Service Clients »

J’ai péché volontairement, par impulsion et par inconscience.


Ce n’est pas parce que j’ai aimé que j’ai péché. J’ai aimé ,et j'aime encore malgré tout, dans tous les sens du terme des personnes que selon certaines Eglises, selon des scories de pensée magique et de pseudo-morale inhumaine, je n’aurais pas dû aimer. Je n’en suis pas moins un être humain debout, majeur, conscient et moral. Je n’ai entravé la liberté de personne. Je n’ai forcé personne. Je ne vois pas pourquoi je devrais avoir honte, ou m’excuser devant qui que ce soit, et s’il s’avère qu’un Jugement suprême mette mes amours et désirs dans la balance, alors je dénoncerai ce Jugement même car je n’ai pas d’autre conscience avec laquelle juger.


Ce n’est pas parce que j’ai réclamé et réclame encore qu’on me respecte pour ce que je suis que j’ai péché. Je ne me suis pas caché, j’ai eu mon lot de remarques homophobes, de petites et grandes vexations, de violences. Je n’ai pas insulté les personnes que j’aimais en dénonçant leur amour, je n’ai pas trahi la vérité en esquivant la haine des imbéciles, je ne me suis pas moi-même rabaissé devant l’ignorance et le mépris des autres. Sans doute ai-je failli au devoir d’écouter, de répondre et d’éduquer, parfois, mais je ne renie pas non plus mon imperfection.


Ce n’est pas parce que j’ai dit tout le mépris que j’ai pour l’injonction sociale à l’hétérosexualité, et son pendant la ségrégation des désirs, des ambitions et des goûts que j’ai péché. L’hétérosexisme n’aura apporté à la société que des excuses faciles pour trouver des boucs-émissaires et d’énièmes moyens de torture pour arracher les ailes de ce qui fait vibrer l’humain. Ce construit social est fait de violence et d’inégalité ; il a pour seule finalité un productivisme à marche forcée des gamètes et la construction d’une société bien ordonnée où tout est bien séparé, rose d’un côté, bleu de l’autre, et le désespoir partout.


Ce n’est pas parce que j’aime désormais quelqu’un qu’aucune archéomoraline ne me refuserait que j’ai péché. Mon être n’a pas changé, les expériences de ma vie sont les mêmes, je ne renie rien de ce que je suis ou peux être sous prétexte que je pourrais plus facilement passer pour... ou que des lobotomisés pourraient considérer que je rentre dans le rang. J’ai appris à ne pas aliéner ce que je ressens au nom d’un raisonnement dit moral dont je ne reconnais pas la validité : pourquoi suppléerais-je un raisonnement symétriquement stupide pour m’empêcher de vivre ?


J’ai péché parce que j’ai eu peur. J’ai eu peur, après avoir perdu des amis parce que mon orientation sexuelle ne leur plaisait pas, d’en perdre d’autres qui jugeraient pour d’autres raisons mes choix comme une tare. J’ai eu peur de faire plaisir aux homophobes de service, peur d’entendre des proches qui avaient appris à ne pas conjuguer l’hétérosexisme à ma personne singulière ressortir des tombereaux d’insanités, ou pire être contents pour moi que je puisse découvrir les prétendus délices de la seule orientation qui vaille pour eux. Peur de découvrir après coup tout ce que certains pensaient d’une vie qu’ils croient à tort ne plus être la mienne.


J’avais raison d’anticiper ce que j’anticipais : du jour au lendemain, des placardisés me considèrent comme un lâche alors que je n’ai jamais cessé de me battre ouvertement, des homophobes se croient légitimes à me croire dans leur camp et se vautrent dans une débauche d’hétérosexisme affligeant (que je serais censé accepter la larme à l’œil, en pénitence sans doute), et ceux-là mêmes qui m’expliquaient qu’il était problématique de soutenir quelqu’un qui, comment dire, risquait d’être rejeté par les réflexes conservateurs des électeurs, m’expliquent désormais que je n’ai plus rien d’intéressant à apporter d’un point de vue électoraliste, n’étant plus par transmutation philosophale à même de comprendre les revendications LGBT (et là on se demande à quoi ça sert d’avoir fait mettre un B dans cette galère, et on se dit que le caractère universaliste de la revendication d'égalité échappe à beaucoup).


Mais j’ai péché en laissant cette peur, et ces désagréments prévisibles, prendre le pas sur la fierté d’être qui je suis et d’aimer, indépendamment des construits sociaux et des carcans, qui j’aime.


Alors, puisque c'est la période, je vais jeter loin de moi les hontes qui n'ont plus lieu d'être.


Cette année, samedi prochain à Paris, le mot d’ordre de la Marche des Fiertés sera « 1969-2009 : FièrEs de nos luttes, à quand l’égalité réelle ? » Et cette année comme toutes les années, je serai là. Parce que c’est ma place. Et que j’en suis fier.


Nicklausse

jeudi 5 mars 2009

C'est ma fête.


C’est bientôt le 8 mars journée des femmes, pardon de la Femme (ristourne de 25% sur le modèle décapotable, petite larme en cadeau pour tout contrat à temps partiel imposé). Une journée qui est l’occasion de (rayer les mentions inutiles, les trois versions cohabitent) :

- Réclamer qu’on fasse quelque chose en faveur de l’égalité, exiger que les droits acquis soient protégés et les inégalités persistantes attaquées (en vertu de principes aussi scandaleusement communautaristes et pernicieux que l’égalité des salaires pour travail égal, la liberté d’user de son corps à sa guise et la solidarité parentale face à l’éducation et aux tâches)

- Remercier les femmes qui souffrent à travers le monde, sont maltraitées par des violents estrangers ou pas-comme-nous mais continuent à survivre face à l’adversité, ce qui leur confère une Dignité supérieure sans laquelle elles seraient aussi méprisables que les mâles (toute atteinte à l’inégalité serait donc une attaque contre leur Dignité inextricablement liée à leur statut de victime expiatoire de la compétitivité et de la violence masculine qui malheureusement dominent ce monde imparfait- bienheureux les humbles).

- Célébrer les femmes, leur beauté, leur sourire, leur beauté, leurs formes, leur beauté, leur cul, leur beauté, leurs gâteaux et le fait qu’elles sont génétiquement efficaces pour faire la vaisselle. Et leur beauté, bien sûr. Et le fait que leur existence permet à certains lobotomisés profonds shootés à la testostérone de prouver qu’ils sont pas des pédés.

Pour les geignardes sans humour, les irresponsables fouteurs de merde qui ne voient pas les vertus des hiérarchies établies et les dangers de considérer les femmes comme des êtres humains à part entière, rendez-vous aux marches du planning familial qui cette année plus que jamais est en danger : à Paris, c’est à 14h au métro Bourse samedi 7 mars.

Pour la deuxième version du 8 mars, celle que j’appellerais volontiers la version Paulinienne du para-féminisme doloriste, et pour la troisième, la version calendrier Pirelli, vous pouvez être à la fête tous les jours, vous reprendrez bien un peu d’arsenic ?

La tonalité de beaucoup de Machins du 8 mars, la version trivialisée autocongratulatoire "quel progrès nous avons fait depuis les cavernes" (même pas sûr, au fait) me fait penser à cette pub australienne : oui, la violence, les inégalités, les petites brimades du quotidien ça existe ; mais après tout on s'en remet. Ce n’est pas important, aujourd’hui....

Les revendications féministes, et dans une moindre mesure les autres revendications antidiscriminatoires, se heurtent assez fortement en France à un discours positiviste niais de gens confits dans leur bonne conscience qui se savent dénués de préjugés et incapables de discriminations et qui soutiennent que la France, pays des Lumières, ne connaît pas ces scories des ténèbres ou à peine, que seuls quelques vieux barbons isolés entravent la marche de l'Humanité radieuse. Le caractère généralisé des discriminations, le fait que les préjugés et la socialisation continuent de propager une inégalité beaucoup plus ancrée que nous ne voudrions le reconnaître, leur échappe. Pour ces gens-là, il faudrait se gausser des idioties anciennes et attendre patiemment, avec une certitude inflexible, que les temps changent d'eux-mêmes. Donc, avis aux féministes en particulier (les plus chiantes, car après les inégalités qui les touchent leur permettent de vivre aux crochets de leurs maris, de quoi elles se plaignent?): ne revendiquez pas trop, ne râlez pas, ayez de l'humour sur ces choses-là.

Quand c’est vous qui devez construire votre volonté, votre liberté, votre personnalité dans ce champ de mines, quand l’inégalité économique mesurée concerne votre propre situation précaire, quand c’est vous qui vous faites taper ou harceler ou violer parce que vous l'avez bien cherché ou quand c'est vous qui n'avez pas été à l'école le côté « c’est drôle, non ? » est un peu surréel.

Là où on sent qu'il y a une différence de visibilité (audibilité?) des revendications, c'est que la réaction moyenne face à des personnes en colère revendiquant l'égalité est très diverse, suivant la percée du discours, la culpabilité ressentie etc.

On reconnaît la colère des jeunes de banlieues ghettoïsés comme légitime. On reconnaît qu’on a historiquement merdé face aux susceptibilités nationales des pays ex-colonisés. Mais face à une nana surdiplômée mal payée bloquée par le plafond de verre, face à une victime de violences conjugales qui parle de sa situation ou en conseille d’autres, on parlera d’aigreur, de manque d’humour, et, prodige des prodiges, on arrivera à faire passer une discrimination tout ce qu’il y a de plus mesurée touchant 50% de l’humanité comme un épiphénomène dommageable certes, mais les hommes ne souffrent-ils pas également ? Ce n’est pas de la vraie information, ce n’est pas de la vraie colère, ce n’est pas de la vraie injustice. Ce n’est pas une source d’indignation : c’est une source de commisération amusée.

Je ne sais pas si la différence de réaction, est lié au caractère intime ou à l'identification. En d'autres termes: un homme favorisé et éduqué sans stigmate particulier de discrimination se sent-il plus menacé par des revendications qui le touchent jusque dans son foyer et dans la perception des membres de sa famille; ou bien trouve-t-il plus facile de s'identifier à un jeune de banlieue qu'à une femme quelle qu'elle soit?

En tous les cas, le 8 mars je manquerai d'humour.


Nicklausse

mardi 3 mars 2009

Olympia


Tu parles, tu exprimes, tu transformes en volutes de fumées et en arabesques de sons tout ce qui passe dans ta tête, tu causes, tu virevoltes tes joies et tes peines dans le même souffle et te perds dans les abysses et les replis de tes ressentis les plus profonds.


Tu vibres, comme l’âme d’un violon, traces d’un trait de plume et de sang la douleur et la peine, et tu ris dans le même temps de la beauté du tracé. De la cendre et de la vie, des accroches douces et des sinuosités langoureuses tracent la spirale qui entraîne le regard et la vie dans tes flèches et tes soupiraux.


Tu veux, tu exiges, tu tempêtes que l’on t’aime, tu quémandes s’il le faut d’un regard ou d’un déluge de paroles ; tu suivras s’il le faut comme un chien tous ceux qui peuvent t’apporter leur admiration ; mais que l’on ne cède pas à tes modulations et tu deviens irascible. Tu es, cela est évident, la seule, l’unique à pouvoir, à savoir ; tu es irremplaçable et quiconque ne te dit pas cela doit forcément te mentir.


Perdue dans le reflet des miroirs qui te montrent radieuse ouvrant à pleines mains ton cœur comme une idole sulpicienne, tu communies avec eux la profondeur de vos pensées, de votre humanité.


Moi, je n’ai rien à offrir sinon le silence, mon absence quand on ne me souhaite pas et des encres acides car je ne ressens rien de scintillant J’ai cessé de parler, j’ai déserté les champs de vie les uns après les autres, j’ai laissé tranquilles ceux qui voulaient les couleurs, les bruissements et les bulles de champagne que je ne pouvais plus apporter. J’appartiens aux ombres et aux regrets, j’appartiens à ma colère et à ce qui me reste de confiance docile. Je suis risible, sans doute, et pitoyable ; mais il me reste ma rectitude inflexible de masque grotesque, et moi aussi, j’ai des rayons.


Nicklausse

jeudi 29 janvier 2009

Rhinocérôse 2.0


"Le "on" ne court aucun risque à permettre qu'en toute circonstance on ait recours à lui. Il peut aisément porter n'importe quelle responsabilité, puisque à travers lui personne jamais ne peut être interpellé. On peut toujours dire : on l'a voulu, mais on dira aussi bien que "personne" n'a rien voulu."

L'Etre et le Temps, tr. fr. Boehms & Waelhens, I:1, §. 27,éd. Gallimard, p. 160
Il y a une petite musique en ce moment qui s’installe, prend ses aises, et développe ses accords en contrepoint des évolutions de notre société. Un leitmotiv, un bruit de fond qu’on ne voit plus tellement il est banal, répété, entendu... mais fatal. Ce petit bruit, c’est le retour de ce qu’on n’appellera pas l’antisémitisme- non, bien sûr, on n’oserait pas, ça n’a rien à voir, l’antisémitisme est terrible. Mais ce mouvement qui m’inquiète est tout de même largement sympathisant de l’antisémitisme.

Je passerais presque sur le bataillon d’ « antisionistes » (qui ne sont pas, je le précise, la totalité ou la majorité des antisionistes français) pour lesquels tous les juifs- ou, c’est plus pernicieux, tous les juifs sauf les antisionistes- sont des assassins d’enfants palestiniens et tiennent dans leurs doigts crochus le cadavre de bébés assassinés à Gaza pour leur sucer le sang dans des cérémonies douteuses. Pour ceux-là, tout juif est cosmiquement impliqué dans le conflit israelo-palestinien, de même que chaque « Arabe » (entendez : n’importe quel musulman à la peau globalement mate, y compris les Maghrébins mais pas les Indonésiens) est une victime héréditaire et absolue de la barbarie sioniste. Ceux-là, c’est bien connu, ne sont pas antisémites ou racistes ; ils cherchent simplement à faire respecter les droits de l’Homme et l’autodétermination des peuples. Bien sûr, ce serait plus convaincant s’ils se préoccupaient un seul instant du traitement très compétitif infligé par les pays voisins envers ces mêmes Palestiniens et leur droit d’autodétermination. Ce serait plus convaincant si les victimes israëliennes d’attentats du Hamas avaient droit au moins à un millième de l’intérêt accordé aux victimes palestiniennes. Et ce serait plus convaincant si leurs amalgames délirants ne faisaient pas de leurs propos l’équivalent des Mystères les plus démagogues du Moyen-Age, plein de fantasmes d’une violence inouïe, avec la clause magique qui change tout et fait passer un discours de haine pour un altruisme débordant : les juifs peuvent bien sûr se racheter à condition de se convertir, pardon, de devenir activement antisionistes. Alors je le dis fortement : je suis juif, je suis pour la paix et l’existence d’un Etat palestinien aux côtés de l’Etat d’Israel ; mais ma religion est indépendante de ma position. Je ne suis aucunement partie prenante du conflit israëlo-palestinien qui a lieu dans un pays lointain où je n’ai pas de famille proche. Je ne prétends pas parler au nom d’Israel, ou au nom des Palestiniens, juste en tant que citoyen du monde, avec son point de vue plus ou moins bien informé et sa bonne volonté plus ou moins pertinente. Et j’en ai plus que ras-le-bol de devoir préciser ma position dès lors que les gens apprennent que je suis juif, j’en ai marre que le débat soit trusté par des fous sanguinaires fanatiques de Tsahal ou du Hamas et que les positions modérées soient inaudibles en France. Mais ces fous-là, même s’ils sont en recrudescence, j’en fais mon deuil.

Non, moi, ce qui m’inquiète, c’est que pour un ventre mou de Français, le « on » de la France, un négationnisme light, un antisémitisme à la Canada Dry soit désormais "politiquement incorrect" ou "anticonformiste" (l’anticonformisme, cette affectation des bien-pensants pour justifier leurs propos qui le semblent moins). On n'est pas antisémite, bien sûr, mais on tolère un degré très élevé de propos antisémites dès lors qu'ils sont tenus par des gens qui ne sont pas des militants antisémites d'extême droite patentés. On réprouve la volonté antisémite, mais on tolère son fait, et on le sanctionne du label "drôle" ou "mordant". Non pas que l’on se permette de but en blanc de soutenir Faurisson, même chez ceux qui s’émoustillent de leur impertinence lorsqu’ils vantent les éructations d’Alain Soral dans leurs dîners en ville. On ne se permettrait jamais, bien sûr, ce genre de propos. Mais enfin, mais enfin, mais enfin... Dieudonné ne questionne-t-il pas les préjugés de ses spectateurs lorsqu’il invite Faurisson ? N’est-il pas scandaleux que la loi se mêle ses propos sur l’histoire ? Et Siné n’a-t-il pas bien le droit de se moquer d’une possible conversion par arrivisme ? Le Français moyen ne prendra jamais sur lui la responsabilité de reprendre tels quels les propos un peu limite, un peu scandaleux des personnes en question. Il n’en a pas le courage et d’ailleurs, il n’est pas très à l’aise avec ce genre de positionnement. Mais il se répandra en comités de soutiens, en commentaires de blogs, pour expliquer que tout cela était de l’humour, que quelqu’un qui vomit tout le monde de n’importe quelle manière est forcément génial, même quand il se concentre sur certains uniquement, qu’il est scandaleux de vouloir limiter la liberté de parole et que d’ailleurs les Juifs l’ont bien cherché, à force de crier à l’antisémitisme et de bombarder les Gazaouis. Alors oui, la liberté de parole existe et doit s’appliquer même aux ennemis de la liberté ; oui il est possible que Philippe Val ait mal agi, que Dieudonné ait été traumatisé dans son enfance et que Siné ne soit pas plus activement antisémite qu’il n’est activement anti-musulman ou homophobe. Je ne suis pas dans le secret des consciences et, à vrai dire, l’opinion profonde de Siné ou de Dieudonné sur les juifs, je m’en tape. Mais il n’empêche dans le même temps que leurs propos charrient et valident des stéréotypes qui ont tué et tuent encore, et des mensonges sur l’histoire qui n’ont aucune validité scientifique et justifient chez certains fous la hargne de tuer encore, ou de laisser encore faire ce qui a déjà tué en masse. Il n’empêche qu’en faisant des injures racistes, sexistes, homophobes et autres des petites affaires de rien dans un pays où les propos sont en général très policés, on laisse un construit social d’une violence extrême envers certains, toujours les mêmes, et on refuse de prendre au sérieux la voix de ceux qui subissent la discrimination. Il n’empêche qu’aujourd’hui en France on peut tenir de propos nauséabonds sous couvert d’humour à démontrer et de bonne conscience gauchiste dont on m’expliquera en quoi elle serait magiquement exempte de haine. Ceux qui disent "refuser le politiquement correct"- qui représentent, il faut bien le reconnaître, l’écrasante majorité des Français bien-pensants (un jour, je commanditerai pour le fun un sondage "êtes-vous pour ou contre le politiquement correct ?", on va se marrer)- et qui se répandent depuis des années sur le thème "mais non, Dieudonné n’est pas antisémite, il est juste antisioniste" ou "mais non, Siné n’est pas bouffé par la haine, il est plein d’une saine vigueur rabelaisienne et anarchiste" devraient s’interroger sur la raison qui leur fait toujours défendre l’antisémite, le raciste, le sexiste, l’homophobe et jamais l’hétérophobe, la misandre, ou celui qui crache sur le petit blanc catho moyen. Ils devraient, depuis le temps qu’ils nient les spirales infernales, commencer à s’inquiéter des faurissonneries des uns et des couvertures inquiétantes des autres.

Et nous devrions, tous, nous inquiéter du glissement de l’un vers l’autre, de la fusion de l’extrême droite et ses supplétifs vieux-taupesques d’une certaine gauche avec le noyau "antisioniste délirant" susmentionné qui peut nous faire un merveilleux explosif multi-national, multi-racial et multi-religieux de nationalistes, de racistes et de fanatiques. La collusion de tous ces discours nous enferme dans la comparaison systématique et gratuite des juifs et des musulmans, utilisée à mauvais escient dans le but de monter une mayonnaise de haine sous le prétexte de soutenir la "cause des faibles" (comme si en abaissant les juifs on défendait les musulmans). Et comme dans toute esbrouffe digne de ce nom, le vrai gagnant on ne le voit pas ou plus : c’est notre bonne vieille amie la bête immonde. Faut-il condamner les propos et encadrer la liberté de parole ? Je n’en suis pas sûr, mais je ne dirais pas non plus que la parole soit libre de la même manière pour les uns et pour les autres en France, et je suis certain que la banalité de ce genre de propos, leur résurgence un peu partout, a des effets très concrets et inquiétants sur notre société.
Nicklausse

mardi 30 décembre 2008

Y a quelqu'un?

René Magritte, l'Art de la Conversation, 1950 (détail)

Dans le silence d’une page figée, une petite voix se lève, pour rappeler son bon souvenir aux lettres qui virevoltent dans le grand espace, couvrent et recouvrent comme le sable charrié par le vent la mémoire de ces mille monologues qu’est la blogosphère.


Je me suis tu.


Je me suis tu pour le combat le plus acharné qu’on connaisse au parti socialiste : celui entre les siens ; je me suis tu faute de savoir dire sans colère mon impression de formidable gâchis, faute de savoir exprimer les espoirs qui naissent néanmoins à la marge de tout cela dans des initiatives nouvelles, des pensées retrouvées, faute de pouvoir exprimer malgré tout ma solidarité envers le parti. Je me suis tu parce que j’ai dû prendre sur moi les mains sales, réaffirmer ma présence en d’autres lieux que certains, et pas les pires, auraient souhaité que je libère de mes équilibrismes et de ma sensiblerie.


Je me suis tu parce que ce qu’on appelle sans rire la vie professionnelle, ainsi que mes autres obligations, m’ont beaucoup préoccupé ; parce que ma santé aussi s’est dégradée et que je dois donc réapprendre à marcher, trouver le temps pour cela malgré les urgences.


Je me suis tu parce que la vie dans d’autres cercles que la toile du net m’a rattrapé, parce que les choses changent, souvent en bien, parce que je me trouve de nouvelles attaches.


2008 a été pour le guignol qui porte les nippes de Nicklausse une année de grands changements, de doutes, de joies collectives et individuelles. Une année pleine, mais du coup un grand silence pour cette page, et vous comme moi devez en avoir marre de ce sempiternel dernier post.


J’espère que 2009 portera des joies similaires, d’autres encore, et moins d’angoisses ou de déceptions ; que les vieilles rancoeurs disparaîtront pour que ceux qui ont confiance en l’humanité puissent construire ensemble une société plus égalitaire et libre. Malgré la crise, malgré le retour apparent de vieux démons de la bête immonde, je veux croire que 2009 sera pour tous ceux qui me lisent, et pour l’Europe qui en a besoin, une année de paix, d’émerveillement et de grands espoirs.


A très bientôt.


I (STILL) ATEN’T DEAD.


Nicklausse


PS: Je ne possède bien évidemment pas les droits pour les oeuvres de Magritte, et n'ai fait que reproduire une image librement accessible sur le web. Si vous détenez les droits et que ceci constitue une infraction au copyright, je m'empresserai d'enlever l'image sur simple demande.

dimanche 3 août 2008

La boîte de Pandore


De l’amphore une fois ouverte sortent les maux, les uns après les autres, qui accablent depuis l’humanité : la maladie, le désespoir, la vieillesse, la cruauté, la violence, la guerre, la mort. C’est probablement à cette époque aussi que sont apparues d’autres afflictions telles les autoroutes embouteillées, Windows © et Vidéo Gag. Sans compter les effets pseudo-humoristiques faciles et néanmoins foireux.

La boîte de Pandore, je n’ai jamais compris si elle était censée être une prison ou une réserve, si ce qui était gardé dedans était des valeurs nous prémunissant des maux qui s’en sont libérés, ou si les maux eux-mêmes y étaient enfermés. Dans un cas, la boîte met à notre disposition, dans l’autre elle garde à distance.

Et la version pour les gosses, la version flan qu’on nous servait à l’école pour nous faire taire nous l’expliquait bien : Pandore, cette salope (car ce sont toutes des salopes, d’ailleurs c’est la sœur à Eve), a été trop curieuse, a laissé s’échapper comme des serpentins de farces et attrapes toutes les plaies possibles et imaginables, jusqu’à ce que, tout de même, le couvercle puisse être refermé, ne laissant qu’une chose… L’espoir. "Heureusement, les enfants. Vous vous imaginez ce que serait notre vie sans l’espoir ?" (suit regard suintant de bonté et d'omniscience sur les petits élèves au regard vide).

« Madame, pourquoi l’espoir, il était dans la boîte avec tous les maux ? » ça, c’est la question à cent balles, celle qu’il faut pas poser. Parce que le sens du mythe est assez obscur. En toute logique :

- soit la boîte (chut, c’est une amphore, faut pas le dire) nous protégeait, c’est-à-dire qu’elle contenait loin de nous des maux libérés dans le monde par l’ouverture- auquel cas l’espoir est un mal, et lui n’a pas été libéré ; donc le message est : les maux sont désormais notre lot commun, mais réjouissez-vous, au moins nous n’avons pas la folie d’espérer

- Soit la boîte gardait des choses à notre disposition. Dans ce cas, soit elle gardait des choses mauvaises, et leur départ est une libération (mais vu que la vieillesse et la mort sont toujours parmi nous, ça me semble une lecture ambitieuse), soit elle gardait des choses bien qui se sont enfuies, et dont l'absence cause des maux. La boîte serait donc à la base le réservoir à jeunesse éternelle, à bienveillance, à paix, et aurait été brutalement vidée de tout sauf de l’espoir. Ce qui était une boîte à bonnes choses libère, en supprimant les contrepoids dont nous disposions, leur inverse sur la terre. Message du mythe, donc : l’espoir est la dernière chose qui nous reste pour contrer tous ces maux ; le désespoir lui n’a pas été libéré. Mais c’est un double Axel logique par rapport au texte.

- La dernière possibilité, c’est que l’espoir en question soit en fait la crainte : l’anticipation négative de maux à venir. Le mot grec en question, ελπίς, peut effectivement avoir ce sens, même s’il n’est pas majoritaire. Alors, espérer ou craindre ? Le message du mythe serait-il : au moins, nous n’avons pas à nous faire un cinéma à l’idée des malheurs à venir, "nothing to fear but fear itself ?"

Précisément parce qu’il est insatisfaisant, inconclusif, le mythe de Pandore me plaît, même si les explications plates en un paragraphe qu’on trouve par-ci, par-là me hérissent autant le poil que les contresens de la mort sur le Livre de Job (tendance "ah bin Job, il a douté/été fier, c’est pas bien, hein, c’est même pour ça qu’il a été puni").

Sans parler bien évidemment de la symbolique- c’est tellement sursaturé qu’on ose à peine parler de "symbolique"- de l’amphore et de la curiosité féminine. Car cela est une autre histoire.

Pour vos devoirs de vacances : déterminez si l’espoir est un bien ou un mal, s’il n’est que la lumière qui permet aux ombres d’exister ou s’il est une force vitale derrière nos actes. Et envoyez-moi la réponse, je la ferai breveter.

Nicklausse