samedi 15 octobre 2011

The meek shall inherit

Il n’est un secret pour personne, du moins pour personne qui suive encore cette poche d’expression dans le silence feutré de mes silences et de mes retards, que je suis militant pour un grand parti de gauche que nous ne nommerons pas mais qui organise des primaires à l’heure actuelle. Je parle peu, sur le fond, de cette expérience qui prend beaucoup de mon temps et de mes forces, et dans lesquels mon moi social parallèle exerce des responsabilités moyennes à médiocres qui contraignent à une certaine réserve. Le Nicklausse qui s’exprime ici cherche à créer une bulle d’expression réellement personnelle et indépendante des polémiques, du moins dans leur version la plus fruste : non par mépris, mais dans l’espoir de pouvoir respirer des combats qui étouffent souvent mes journées et mes relations avec les autres.

Je vous en dirai quelques mots cependant, pour une fois, car cela rejoint une interrogation profonde sur la société française actuelle telle qu’elle me met mal à l’aise et m’interroge sur ce qui nous attend.

Soyons clairs : c’est une dynamique extraordinaire et une grande source d’énergie que de voir tous ces gens venir voter, s’accommoder avec philosophie des queues et de la cohue, tout cela pour préparer une autre France en 2012. Et je suis très heureux de pouvoir participer à cela à mon niveau. Je ne bouderai pas mon plaisir. Et nos-candidats/es-sont-de-grande-qualité et je-les-défendrai-quoiqu’il-arrive-pour-2012. Je n’ai pas l’intention ici de donner une quelconque consigne de vote, car mon pendant qui a une vie sociale a déjà fait connaître urbi et orbi par les biais de la campagne ordinaire ses choix et leurs raisons.

Mais je m’inquiète de la nature de cette campagne et des représentations de la société qui sous-tendent certains arguments.

Certains opposent la gauche « molle » à la gauche « dure ». Passe encore, il n’y a rien là de très nouveau : le jeu principal à l’intérieur de la gauche française, et qui explique en large mesure sa forte tendance à l’échec, c’est d’intenter des procès en gauchisme aux uns et aux autres, et de dénigrer quiconque ne remplit pas la définition partiale et tendancieuse qu’on en donne comme autant de sociaux-traîtres, de mous et de fadasses. C’est un genre de « critique » que nous autres, sociaux-traîtres, avons fini par intégrer comme une catastrophe naturelle, un énoncé infalsifiable donc une calamité avec laquelle nous sommes obligés de nous accomoder.

Mais sur le terrain, et dans les propos échangés ces derniers temps, c’est l’intégralité de la campagne, du moins sur le second tour, qui se cristallise sur cette dichotomie, qui se hausse du coup au rang de stratégie voire de philosophie.

Pour s’opposer à une droite « dure », nous devrions être une gauche « dure ». Il faut opposer la dureté à la dureté, et rejeter les tarentules du consensus mou, du centrisme, de la consultation sans fin. Stratégiquement, j’ai l’impression que cette lecture est anachronique, fossilisée dans l’ambre, comme s’il s’agissait de s’opposer à la droite balladurienne, comme s'il y avait encore un fort public pour les notions de molesse et de consensus. Mais sur le fond, je reconnais que cette lecture rencontre un écho et cela m’inquiète.

Car la France, pour moi, est loin d’avoir besoin de plus de dureté, qu’elle soit de gauche ou de droite. Nicolas Sarkozy a su surfer sur l’idée qu’un président se devait d’avoir un avis sur tout, de proposer une réforme à chaque fait divers, de laisser le moins possible de prise au débat comme si c’était une faiblesse. L’autoritarisme qui le caractérise par rapport à d’autres à droite n’est pas uniquement lié à une vision plus « droitière » du monde, mais surtout aux qualités qu’il met en avant, à l’autoritarisme fondamental de sa vision du monde- un monde qui n’a pas de place pour les « chochottes » (ai-je dit que cet univers est phallocratique?).

Je crains fort que se contenter d’opposer à ce modèle un autre modèle aux valeurs différentes, mais qui repose sur les mêmes qualités et la même structuration, ne soit pas une alternative réelle. Et je crains que cela ne conforte au contraire une tendance qui se retrouve à tous les étages de la société à l'heure actuelle : on n’attend pas, on n’analyse pas, on ne fait ni dans la dentelle ni dans la nuance, on affirme, d’autant plus définitivement que l’affirmation est péremptoire et épidermique. Et on disqualifie d’un revers de main les adversaires, parce qu’ils seraient trop faibles, trop mous, trop différents. Si possible, on hiérarchise les douleurs, on segmente, et on monte les différents groupes qui composent la société les uns contre les autres. Et surtout, surtout, on ne discute pas, on ne cherche pas un terrain d’entente ni même un espace de discussion.

Je n’ai pas le temps de détailler- peut-être le ferai-je le vote fini, et je vous prie de pardonner le caractère schématique de cette réflexion notée en marge du débat, comme pour exorciser une peur- mais je voudrais dire ceci avant que le couperet de minuit m’empêche complètement de porter cette parole lue par très peu de gens dans le grand espace d’internet : mon impression de la société française aujourd’hui est qu’elle est gangrénée par une rhinocérite qui se répand et fait perdre la notion même de sens commun. Nous devons retrouver le chemin des grâces éléphantesques, non pas de l’immobilisme, mais du débat serein et sans anathème. Je ne dis pas que ce chemin serait nécessairement mieux servi par l’un/e que l’autre des candidats encore en lice, quel que soit mon sentiment personnel : je dis simplement que le choix de cet axe de campagne encourage un cercle vicieux avec lequel j’espère que nous pourrons rompre pour la prochaine présidentielle. Et dont l’écho m’inquiète.

lundi 18 juillet 2011

Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles...


Samedi 16 juillet, avec mes collègues élus municipaux, je suis allé déposer des gerbes de fleurs en souvenir de la rafle du Vel d’Hiv. Nous nous sommes recueillis pour rappeler la mémoire de celles et ceux, adultes, enfants, qui ont été réduits à des numéros, déshumanisés, brisés. Nous avons rappelé qu’une telle horreur a pu être possible, dans notre pays, avec le concours de responsables politiques et administratifs à tous les niveaux- mais aussi que d’autres ont aidé, caché, prévenu et ont ainsi permis à certains d’éviter ce sort.
Je participe aux cérémonies du souvenir parce qu’il me semble important de rappeler les nombreux sacrifices qui ont permis que la France soit libre, mais aussi toutes ces morts en vain issues de périodes sombres, et parfois aussi de l’aveuglement militaire qui a pu transformer des citoyens français en simple chair à canon. Ces sacrifices font partie de notre histoire collective et je veux, comme élu, les saluer et tenter d’en faire sens.
Comme beaucoup de Français « par naturalisation », j’ai toujours mis un point d’honneur à montrer mon attachement à notre histoire, mon souhait de servir la nation qui m’a accueilli. Le jour où, pour la première fois, j’ai mis une écharpe tricolore pour pouvoir procéder à des mariages, j’ai pleuré de joie et de fierté, tout comme le jour où j’ai été élu.
Comme beaucoup de Français « par naturalisation », je suis résigné au calvaire des renouvellements de papiers, et résigné à voir certains, dès lors qu’ils apprennent que je n’ai pas l’heur d’avoir des parents issus de nos belles régions (et vous seriez étonnés de réaliser à quel point la question revient facilement dans les conversations, même les plus simples, à la faveur d’une interrogation sur le nom, d’une discussion sur les régions d’origine de la famille…), me ranger spontanément et sans malice dans la catégorie « étranger », qui ne comprend pas réellement, qui n’est pas « comme nous », à qui on doit expliquer les choses les plus simples et dont on doit corriger l’expression, forcément défectueuse (y compris quand elle ne l’est pas). C’est agaçant, c’est vaguement insultant, mais on a toujours l’espoir que ça va passer, qu’on finira par être reconnu à part entière.
Mais comme beaucoup de Français « par naturalisation », j’ai la désagréable impression ces derniers jours, à la faveur d’une polémique sur une proposition avec laquelle on peut ou pas être d’accord, qu’il est redevenu légitime pour certains, jusqu’aux plus hauts niveaux de l’Etat, de créer plusieurs catégorie de Français : il y a les Français, les vrais, et puis ceux qui n’ont pas « une culture française suffisante », ceux dont l’attachement à la France peut et doit être constamment remis en question et dont la parole ne doit pas se distancer d’un iota des credo les plus conservateurs voire réactionnaires au risque de se voir disqualifier comme celle d’un « étranger ».
« Etes-vous plus français que lui ? » demandait gravement la propagande pétainiste. Aujourd’hui, comme alors, être français semble ne plus être une qualité que l’on a ou que l’on n’a pas, c’est un qualificatif susceptible d’une intensité plus ou moins grande. Et cette intensité se démontre soit par la traçabilité sur plusieurs générations de la carte d’identité française, soit par une adhésion sans nuance à un nationalisme intégral (mais qui néanmoins discrimine entre « bons » et « mauvais » français) et si possible militariste. La petite musique ressassée par certains tenants de la droite actuelle m’inquiète et me révulse.
Je suis une personne particulière qui a une histoire familiale et personnelle particulière, histoire qui connaît le déchirement des migrations et le sentiment de ne jamais être « assez » français pour la France, jamais « assez » de l’autre pays pour ce pays. Français, je porte également en moi aussi des façons de penser, des références historiques et culturelles autres, dont j’ai la faiblesse de croire qu’elles peuvent apporter une voix différente, neuve, au débat de la nation qui, du moins sur le papier, m’avait accepté.
Administrativement, c'est exact, cela se traduit par plusieurs passeports (même si je ne vote pas ailleurs), et renoncer à la nationalité de mes parents serait un déchirement personnel de plus. A quoi servirait ce déchirement ? Me donnerait-il plus le sens d’appartenir à la France ? J’en doute. M’empêcherait-il de me sentir tiraillé en cas de conflit ? J’en doute, et je doute que la traîtrise soit corrélée à la binationalité. En revanche, il m’aliènerait, symboliquement, de ma propre histoire qui me fait tel que je suis. La France souhaite-t-elle des citoyens aliénés, amputés de la richesse culturelle qu’ils peuvent apporter ? Si c’est cette France-là qui représente la « vraie » France, alors sans doute je n’y appartiens pas et n'y appartiendrai jamais.
Notre droit considère encore qu’il n’a pas à faire dépendre ses décisions de reconnaître la nationalité française des décisions d’autres Etats concernant la nationalité et sa déchéance (qui parfois n’est même pas possible). Il considère avec raison qu’il n’y a pas de citoyenneté de seconde zone, ou sujette à caution, même si les dernières décisions et propositions en matière de nationalité tendent à faire émerger une telle notion. On propose dorénavant, avec le plus grand sérieux du monde, de me ficher comme traître potentiel. Je précise aussi que je suis juif, cela aidera lorsqu’il s’agira de s’attaquer à tous les états confédérés de l’anti-France - d'ailleurs, on avait un fichier pour ça, à une époque ; et que je ne suis pas franchement hétéro, parce que ça aussi, on fichait jusqu’il y a peu. Car à quoi peut servir un tel fichier, et quelle est la prochaine étape ? A garder sous surveillance particulière des gens qui n’ont commis aucun crime particulier, du simple fait de leur origine et des aléas de leurs vies ? A créer des permis de séjour absurdes pour certaines catégories de citoyens ? A pratiquer des déchéances massives avec reconduite à la frontière en cas de conflit ?
Ces pratiques ne représentent pas mes valeurs, et j'aurai encore l'audace de dire qu'elle ne représentent pas les valeurs qui font l'honneur de la France. Et j'espère que la nation française ne se reconnaîtra jamais dans le discours des dealers de haine.

lundi 14 juin 2010

Le genre de la discrimination?


“Seul le genre masculin, non marqué, peut représenter aussi bien les éléments masculins que féminins. En effet, le genre féminin ou marqué est privatif : un « groupe d’étudiantes » ne pourra contenir d’élèves de sexe masculin, tandis qu’un « groupe d’étudiants » pourra contenir des élèves des deux sexes, indifféremment. On se gardera également de dire les électeurs et les électrices, les informaticiennes et les informaticiens, expressions qui sont non seulement lourdes mais aussi redondantes, les informaticiennes étant comprises dans les informaticiens. De la même manière, l’usage du symbole « / » ou des parenthèses pour indiquer les formes masculine et féminine (Les électeurs/électrices du boulevard Voltaire sont appelé(e)s à voter dans le bureau 14) doit être proscrit dans la mesure où il contrevient à la règle traditionnelle de l’accord au pluriel. C’est donc le féminin qui est le genre de la discrimination, et non, comme on peut parfois l’entendre, le genre masculin.”
Rubrique “Questions de langue” du site www.academie-francaise.fr

« Monsieur ? Mais alors, on doit dire « cent femmes et un chien étaient présents ? » Vous trouvez pas ça dégueulasse ? »

J’aime pas que tu me gommes, du FIT (indispensable sur http://www.youtube.com/watch?v=VeTHMFwP_gg)

Cher Monsieur de l’Académie française (tu es forcément un Monsieur, parce que vois-tu, le Monsieur inclut le Madame- faut-il dire la Madame ?),

Je te remercie de ce rappel linguistique important ; en effet, je ne l’avais pas compris les quelque cent premières fois qu’on me l’a expliqué. J’apprécie particulièrement la notion de « genre masculin non marqué » ainsi que celle de « genre de la discrimination ».

Cher Monsieur de l’Académie Française, je crois que nous parlons de deux choses très différentes. Tu me parles de philologie et d’évolution de notre langue depuis les Serments de Strasbourg, tu me parles de la discrimination et de l’exclusion d’un point de vue purement linguistique. Pourquoi s’inquiéter de ce que le féminin est masqué et ignoré, puisque le masculin est en fait un masculin neutre, un genre de masculin castré (ce qui, au fond, est réputé être la même chose que du féminin selon le n’importe quoi traditionnel) ? Pourquoi pourvoir de formes féminines les titres et noms de professions puisque, après tout lorsque le féminin finit par s’imposer, le génie de la langue crée les formes comme institutrice, laborantine, si élégantes et légères (mais pas présidente, c'est lourd et ça veut dire autre chose)?

Je serais bien en peine de ne pas te suivre sur l’origine de la langue et les règles classiques de notre belle langue. Tu es, après tout, un digne représentant de l’institution qui est officiellement habilitée à le faire. Et même, au risque de te surprendre, je dirais que je comprends pleinement ta position qui est celle d’une institution gardienne de la tradition linguistique.

Mais moi, vois-tu, je ne parle pas de ça. Je te parle comme citoyenne - m’accorderas-tu ce féminin ? - je te parle comme un être humain qui a appris à se reconnaître dans les phrases au masculin et a bien intégré que son genre était exclusif de l’humain lui-même, puisque l’humain est un Homme. Je te parle, non pas de la langue et de son évolution abstraite, mais de ses conséquences symboliques et bien réelles.

Un ami à moi s’est un jour énervé de voir dans un de ses manuels un exemple du style : « l’élève pourra ainsi expliquer ce qu’elle a voulu faire ». Parce que l’élève était elle, son expérience n’était plus universelle : l’auteur- probablement une auteure- avait cédé au politiquement correct, et donc perdu tout respect de la langue. Le respect d’une règle du latin, poussé à l’absurde dans une langue qui n’a pas de neutre, aboutit à dire qu’une femme ne peut pas être un exemple, encore moins un exemplum.

Bref, ce que me dit cette règle, c’est que le général, c’est toujours le masculin; c’est que mon expérience, aussi respectable qu’elle soit, relève d’un genre mineur; que l’histoire des femmes est exclusive de l’histoire des hommes, et leurs droits itou. Ce que me dit cette règle, c’est que le quotidien des légions romaines me concerne, mais que les bûchers de sorcières ne concernent pas les hommes et ne disent rien de l'histoire de l'humanité. C’est un exercice quotidien, pour la moitié du genre humain francophone, de se reconnaître dans l’autre genre- et un exercice, qui, visiblement, est fort mal apprécié en sens inverse par ceux qui ne le font pas régulièrement. Faire dominer le féminin dans un groupe mixte, pour certains hommes, c’est très clairement une remise en cause de leur virilité- il se trouvera d’ailleurs des femmes pour crier au scandale en même temps que les offensés et humiliés; mais qu’une femme l’ouvre pour corriger un orateur qui utilise du masculin pluriel et elle sera une chieuse qui fera sourire, qu’on acceptera parfois de contenter mais uniquement pour réaffirmer, dans le souffle d'une phrase suivante, qu’on mérite bien une médaille pour tant d’hypocrisie politiquement correcte.

Alors oui, cher Monsieur de l’Académie française, nous ne parlons pas de la même chose. Tu me parles de la langue dont nous héritons, je te parle de ce qu’elle implique, et je te parle du monde que je veux pour demain et de la langue pour le décrire- pour que moi, je puisse réellement trouver mes mots pour décrire. Je te parle du supplice de la goutte d’eau d’un monde reporté et rapporté dans une forme qui, selon la grammaire, est universelle, mais selon l’histoire de l’humanité et selon son sens obvie et audible, est tout aussi bien un credo d’un masculin tellement universel que le féminin n’est qu’un aimable post-scriptum de l’Humanité.

Sans doute pourrions-nous nous contenter de ce constat. Mais tu sais bien, n’est-ce pas que cela ne nous contentera pas. Parce que tu le dis très clairement : le politique n’a pas à imposer sa loi à la langue, aucun décret ne peut réglementer le génie libre du français (en dehors bien sûr de l’édit de Villers-Cotterêts, et de la masse para-réglementaire constituée par les décisions et le dictionnaire de l’Académie). Donc je n’ai rien à dire.

Sauf que j’ai quelque chose à dire, parce que je suis aussi, non moins que toi, une locutrice – ce, indépendamment de tout diplôme- et que la langue ne s’est jamais laissé museler non plus par le dictionnaire de l’Académie. Précisément au nom de la liberté que tu invoques, j’ai le droit, moi aussi, de dire que je suis une auteure, que les /e et (e), c’est peut-être lourd mais c’est vachement plus marrant, et que les suggestions diverses qui ont pu être proposées pour féminiser sont un travail créatif. Alors, figure-toi, je sais bien que ton masculin est un neutre qui a ses raisons historiques- je n'ai pas raté cette leçon de choses-là, mais j'aimerais bien que tu te souviennes qu'il est aussi irréductiblement un masculin, donc genré et pas plus universel que le féminin, toutes choses étant égales par ailleurs.Tu as le droit de revendiquer la tradition : mais j’ai le droit de te dire que la tradition évolue, que ses règles changent, et que c’est même ce qui fait la richesse de l’aventure humaine et l’intérêt du politique- et, souviens-toi, c'est aussi le sens du mot poétique.

Je ne fais pas autre chose, non plus, quand je dis que, contrairement au bon sens reçu de nos ancêtres, un mariage n’est pas nécessairement l’union d’un homme et d’une femme. Les mots et les symboles sont importants : la langue a beaucoup de marge de manœuvre pour dynamiter les codes, et ce n’est pas un champ à ignorer parce que c’est lui qui fixe les marges du pensable et de l’impensable, de l’évident et du surprenant.

Nicklausse

jeudi 4 mars 2010

La maison ailleurs

"Tu ne te baigneras pas deux fois dans le même fleuve" (Héraclite)

J'ai trop de souvenirs des photos posées, des sourires de plastique avec la même sincérité et la chaleur d'un masque mortuaire pour aimer photographier les gens. Seules valent les photos où les sujets sont trop occupés, trop fatigués ou trop euphoriques pour avoir conscience de l'appareil: ce n'est que dans ces instants que j'ai, moi, l'impression de photographier du vivant et ces moments sont très rares. Alors, je ne photographie souvent que des lieux, des objets.

En rangeant mes photos, je retrouve des lieux vides, des absences, des ironies souriantes mais sans témoins. C'est souvent ainsi que sont mes souvenirs: comme des maquettes, sans présence, préservés dans l'ambre mais dans un dossier à part de tout ce qui relève de l'humain. Les lieux ne deviennent miens que dans le silence d'autres personnes.

Mais eux aussi, ils passent.

J'avais emménagé chez moi il y a treize ans: je quittais la ville et la maison de mon enfance pour une vie d'étudiant, d'adulte, à Paris- Paris! La capitale! J'avais choisi, parce que j'avais peu de temps pour trouver et que c'était le premier appartement acceptable et disponible, un endroit loin de l'école, pas grand, un peu trop cher pour moi. Je pensais le rendre rapidement- ce n'était que provisoire.

Et ça ne l'a pas été. J'y ai vécu toute ma vie indépendante, je l'ai gardé quand mes parents ont quitté la maison où j'ai grandi, j'y ai connu quelques joies, beaucoup de peines. J'y ai élevé un chat; j'en ai appris les détails et les contours, le quartier m'a adopté pour ce qu'il me pensait, ce qui n'est jamais réellement comme on voudrait.

Je ne suis plus dans cet appartement. J'en ai rendu la clef, et pour ce faire j'ai jeté des litres de souvenirs inutiles, j'ai plongé dans les strates de mon existence, j'ai pleuré tout ce qui aurait pu être différent. C'est étrange d'être ainsi sans une armure de bordel, d'objets insignifiants et cassés dans tous les coins.

Pourtant, je n'y étais plus vraiment, dans cet appartement. J'étais parti suivre la seule personne qui ait jamais eu l'aveuglement de croire qu'il pouvait y avoir un intérêt à vivre avec moi, qui ne balaie pas l'idée en plaisantant que je n'aurai de valeur que lorsque je saurai m'occuper d'un intérieur décent.

Mais la simple idée que ce lieu ne voudra plus rien dire pour moi- que je ne verrai plus les lumières des fenêtres en face, que je n'expliquerai plus le système absurde de fermeture de la porte- me plonge dans l'incertitude existentielle la plus forte.

J'ai ramassé toute ma vie dans quelques cartons- peut-être pour ne jamais les ouvrir. Ces cartons occupent l'espace qui devrait devenir le mien, à m'en étouffer. Je dois les vider, les trier, les jeter- pour exister comme quelqu'un de nouveau.

Je ne me baignerai plus dans le même fleuve. C'est probablement un bien- en tout cas il y a peu de chances que ce soit pire. Mais je ne connais pas pour l'instant de pire épreuve que de lâcher prise face à la vie et au temps qui passent.

Nicklausse

mardi 29 septembre 2009

Al Het (message autotèle)

« Et toi, qu’est-ce que tu voudras faire, plus tard ? ». La question est répétée à l’infini dans une vie, surtout pour un enfant. Et une fois dans ma vie, j’ai répondu juste. J’ai répondu que je voulais être quelqu’un de bien, et que fondamentalement le reste m’importait peu.
Je ne sais pas si je suis quelqu’un de bien. Puisque je cherche à l’être, je le suis probablement peu : on attend un peu de simplicité jubilatoire de la conscience morale, pas une immonde traînée grisâtre et calculatrice qui fait le tour des conséquences possibles avant de choisir la moins pire des options. Quelqu’un de bien ne peut pas se réclamer de souhaiter l’être.
Mais je cherche à l’être, dans la pure autonomie de la volonté. Je n’ai personne pour me dire quoi penser ou quoi dire, je dois me torturer au quinzième degré pour être sûr de ce que je raconte, et je supporte facilement la contradiction parce que tout simplement j’ai le vague soupçon qu’elle peut être juste. Je n’aime pas la personne que je suis, mais j’aime encore moins un paquet d’autres que je ne suis heureusement pas, et je suis fier, au moins, de ne pas être cela.
Je ne ferai pas pâmer d’émoi ceux qui recherchent une parole affirmée (et si possible stupide) pour enrégimenter et accréditer aux couleurs pimpantes du populisme quotidien leur absence de conscience propre. Je ne serai pas un héros qui entraîne les foules dans un délire superbe (et si possible assassin). Je ne serai même pas de ces technocrates prodigieux qui éblouissent leurs lecteurs avertis de leurs certitudes (si possible apprises). Je ne suis qu’un tâcheron, qui fait ce qui doit être fait parce que cela doit être fait, qui accomplit un travail sans lustre pour un avenir sans lumière. Mais il est une chose que je suis : c’est un être humain debout.
Je pourrais- à l’hilarité générale- déclarer que cela est un trésor plus précieux que bonne réputation mais je ne le crois pas. Ceux qui se consolent d’être justes ont, au moins, la certitude de l’être, ce que je n’ai pas.
Cependant, je sais une chose : c’est que je suis moins fragile, sans doute, que ceux qui recherchent dans le mépris de tout ce qu’ils ne comprennent pas un semblant de force et un simulacre de conscience. Ce n’est pas une consolation, c’est une source de colère. Surtout quand sont instrumentalisés au profit de ce mépris des concepts qui méritent mieux, comme les valeurs de notre République.
Mais en même temps…

Nicklausse

mercredi 24 juin 2009

Intus, et in cute


« Madame, Monsieur,

Nous avons bien reçu votre demande d’égalité réelle dont nous avons pris connaissance avec grand intérêt. Malheureusement, nous sommes au regret de vous informer qu’elle ne pourra aboutir.

En effet, bien que nous ayons affirmé dans notre document contractuel que « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en dignité et en droits », les droits en question ne sauraient être entendus comme ceux de vivre et d’aimer comme vous l’entendez, car cela romprait un ordre symbolique dont nous n’avons pas encore expliqué comment dans son unité abstraite, il pouvait devenir sujet de droit et supplanter ainsi la multiplicité concrète des personnes, mais notre service juridique considère que ça n’est pas un problème.

De plus, veuillez prendre note que le droit opposable à la dignité qui semble présenté dans ce document n’implique de notre part qu’une protection contre les violences les plus sauvages et les discriminations les plus explicites ; il est en revanche exclu de faire des campagnes volontaristes d’éducation et de sensibilisation, qui laisseraient éventuellement supposer que votre style de vie pourrait être considéré à égalité avec les autres.

Cependant, la société Française ® tient à vous assurer de son soutien indéfectible aux valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité qui font le cœur de la marque depuis de si nombreuses années.

Merci de votre requête ; nous espérons que les explications que nous vous avons fournies seront suffisantes et restons à votre disposition pour tout complément.

Cordialement

Le Service Clients »

J’ai péché volontairement, par impulsion et par inconscience.


Ce n’est pas parce que j’ai aimé que j’ai péché. J’ai aimé ,et j'aime encore malgré tout, dans tous les sens du terme des personnes que selon certaines Eglises, selon des scories de pensée magique et de pseudo-morale inhumaine, je n’aurais pas dû aimer. Je n’en suis pas moins un être humain debout, majeur, conscient et moral. Je n’ai entravé la liberté de personne. Je n’ai forcé personne. Je ne vois pas pourquoi je devrais avoir honte, ou m’excuser devant qui que ce soit, et s’il s’avère qu’un Jugement suprême mette mes amours et désirs dans la balance, alors je dénoncerai ce Jugement même car je n’ai pas d’autre conscience avec laquelle juger.


Ce n’est pas parce que j’ai réclamé et réclame encore qu’on me respecte pour ce que je suis que j’ai péché. Je ne me suis pas caché, j’ai eu mon lot de remarques homophobes, de petites et grandes vexations, de violences. Je n’ai pas insulté les personnes que j’aimais en dénonçant leur amour, je n’ai pas trahi la vérité en esquivant la haine des imbéciles, je ne me suis pas moi-même rabaissé devant l’ignorance et le mépris des autres. Sans doute ai-je failli au devoir d’écouter, de répondre et d’éduquer, parfois, mais je ne renie pas non plus mon imperfection.


Ce n’est pas parce que j’ai dit tout le mépris que j’ai pour l’injonction sociale à l’hétérosexualité, et son pendant la ségrégation des désirs, des ambitions et des goûts que j’ai péché. L’hétérosexisme n’aura apporté à la société que des excuses faciles pour trouver des boucs-émissaires et d’énièmes moyens de torture pour arracher les ailes de ce qui fait vibrer l’humain. Ce construit social est fait de violence et d’inégalité ; il a pour seule finalité un productivisme à marche forcée des gamètes et la construction d’une société bien ordonnée où tout est bien séparé, rose d’un côté, bleu de l’autre, et le désespoir partout.


Ce n’est pas parce que j’aime désormais quelqu’un qu’aucune archéomoraline ne me refuserait que j’ai péché. Mon être n’a pas changé, les expériences de ma vie sont les mêmes, je ne renie rien de ce que je suis ou peux être sous prétexte que je pourrais plus facilement passer pour... ou que des lobotomisés pourraient considérer que je rentre dans le rang. J’ai appris à ne pas aliéner ce que je ressens au nom d’un raisonnement dit moral dont je ne reconnais pas la validité : pourquoi suppléerais-je un raisonnement symétriquement stupide pour m’empêcher de vivre ?


J’ai péché parce que j’ai eu peur. J’ai eu peur, après avoir perdu des amis parce que mon orientation sexuelle ne leur plaisait pas, d’en perdre d’autres qui jugeraient pour d’autres raisons mes choix comme une tare. J’ai eu peur de faire plaisir aux homophobes de service, peur d’entendre des proches qui avaient appris à ne pas conjuguer l’hétérosexisme à ma personne singulière ressortir des tombereaux d’insanités, ou pire être contents pour moi que je puisse découvrir les prétendus délices de la seule orientation qui vaille pour eux. Peur de découvrir après coup tout ce que certains pensaient d’une vie qu’ils croient à tort ne plus être la mienne.


J’avais raison d’anticiper ce que j’anticipais : du jour au lendemain, des placardisés me considèrent comme un lâche alors que je n’ai jamais cessé de me battre ouvertement, des homophobes se croient légitimes à me croire dans leur camp et se vautrent dans une débauche d’hétérosexisme affligeant (que je serais censé accepter la larme à l’œil, en pénitence sans doute), et ceux-là mêmes qui m’expliquaient qu’il était problématique de soutenir quelqu’un qui, comment dire, risquait d’être rejeté par les réflexes conservateurs des électeurs, m’expliquent désormais que je n’ai plus rien d’intéressant à apporter d’un point de vue électoraliste, n’étant plus par transmutation philosophale à même de comprendre les revendications LGBT (et là on se demande à quoi ça sert d’avoir fait mettre un B dans cette galère, et on se dit que le caractère universaliste de la revendication d'égalité échappe à beaucoup).


Mais j’ai péché en laissant cette peur, et ces désagréments prévisibles, prendre le pas sur la fierté d’être qui je suis et d’aimer, indépendamment des construits sociaux et des carcans, qui j’aime.


Alors, puisque c'est la période, je vais jeter loin de moi les hontes qui n'ont plus lieu d'être.


Cette année, samedi prochain à Paris, le mot d’ordre de la Marche des Fiertés sera « 1969-2009 : FièrEs de nos luttes, à quand l’égalité réelle ? » Et cette année comme toutes les années, je serai là. Parce que c’est ma place. Et que j’en suis fier.


Nicklausse

jeudi 5 mars 2009

C'est ma fête.


C’est bientôt le 8 mars journée des femmes, pardon de la Femme (ristourne de 25% sur le modèle décapotable, petite larme en cadeau pour tout contrat à temps partiel imposé). Une journée qui est l’occasion de (rayer les mentions inutiles, les trois versions cohabitent) :

- Réclamer qu’on fasse quelque chose en faveur de l’égalité, exiger que les droits acquis soient protégés et les inégalités persistantes attaquées (en vertu de principes aussi scandaleusement communautaristes et pernicieux que l’égalité des salaires pour travail égal, la liberté d’user de son corps à sa guise et la solidarité parentale face à l’éducation et aux tâches)

- Remercier les femmes qui souffrent à travers le monde, sont maltraitées par des violents estrangers ou pas-comme-nous mais continuent à survivre face à l’adversité, ce qui leur confère une Dignité supérieure sans laquelle elles seraient aussi méprisables que les mâles (toute atteinte à l’inégalité serait donc une attaque contre leur Dignité inextricablement liée à leur statut de victime expiatoire de la compétitivité et de la violence masculine qui malheureusement dominent ce monde imparfait- bienheureux les humbles).

- Célébrer les femmes, leur beauté, leur sourire, leur beauté, leurs formes, leur beauté, leur cul, leur beauté, leurs gâteaux et le fait qu’elles sont génétiquement efficaces pour faire la vaisselle. Et leur beauté, bien sûr. Et le fait que leur existence permet à certains lobotomisés profonds shootés à la testostérone de prouver qu’ils sont pas des pédés.

Pour les geignardes sans humour, les irresponsables fouteurs de merde qui ne voient pas les vertus des hiérarchies établies et les dangers de considérer les femmes comme des êtres humains à part entière, rendez-vous aux marches du planning familial qui cette année plus que jamais est en danger : à Paris, c’est à 14h au métro Bourse samedi 7 mars.

Pour la deuxième version du 8 mars, celle que j’appellerais volontiers la version Paulinienne du para-féminisme doloriste, et pour la troisième, la version calendrier Pirelli, vous pouvez être à la fête tous les jours, vous reprendrez bien un peu d’arsenic ?

La tonalité de beaucoup de Machins du 8 mars, la version trivialisée autocongratulatoire "quel progrès nous avons fait depuis les cavernes" (même pas sûr, au fait) me fait penser à cette pub australienne : oui, la violence, les inégalités, les petites brimades du quotidien ça existe ; mais après tout on s'en remet. Ce n’est pas important, aujourd’hui....

Les revendications féministes, et dans une moindre mesure les autres revendications antidiscriminatoires, se heurtent assez fortement en France à un discours positiviste niais de gens confits dans leur bonne conscience qui se savent dénués de préjugés et incapables de discriminations et qui soutiennent que la France, pays des Lumières, ne connaît pas ces scories des ténèbres ou à peine, que seuls quelques vieux barbons isolés entravent la marche de l'Humanité radieuse. Le caractère généralisé des discriminations, le fait que les préjugés et la socialisation continuent de propager une inégalité beaucoup plus ancrée que nous ne voudrions le reconnaître, leur échappe. Pour ces gens-là, il faudrait se gausser des idioties anciennes et attendre patiemment, avec une certitude inflexible, que les temps changent d'eux-mêmes. Donc, avis aux féministes en particulier (les plus chiantes, car après les inégalités qui les touchent leur permettent de vivre aux crochets de leurs maris, de quoi elles se plaignent?): ne revendiquez pas trop, ne râlez pas, ayez de l'humour sur ces choses-là.

Quand c’est vous qui devez construire votre volonté, votre liberté, votre personnalité dans ce champ de mines, quand l’inégalité économique mesurée concerne votre propre situation précaire, quand c’est vous qui vous faites taper ou harceler ou violer parce que vous l'avez bien cherché ou quand c'est vous qui n'avez pas été à l'école le côté « c’est drôle, non ? » est un peu surréel.

Là où on sent qu'il y a une différence de visibilité (audibilité?) des revendications, c'est que la réaction moyenne face à des personnes en colère revendiquant l'égalité est très diverse, suivant la percée du discours, la culpabilité ressentie etc.

On reconnaît la colère des jeunes de banlieues ghettoïsés comme légitime. On reconnaît qu’on a historiquement merdé face aux susceptibilités nationales des pays ex-colonisés. Mais face à une nana surdiplômée mal payée bloquée par le plafond de verre, face à une victime de violences conjugales qui parle de sa situation ou en conseille d’autres, on parlera d’aigreur, de manque d’humour, et, prodige des prodiges, on arrivera à faire passer une discrimination tout ce qu’il y a de plus mesurée touchant 50% de l’humanité comme un épiphénomène dommageable certes, mais les hommes ne souffrent-ils pas également ? Ce n’est pas de la vraie information, ce n’est pas de la vraie colère, ce n’est pas de la vraie injustice. Ce n’est pas une source d’indignation : c’est une source de commisération amusée.

Je ne sais pas si la différence de réaction, est lié au caractère intime ou à l'identification. En d'autres termes: un homme favorisé et éduqué sans stigmate particulier de discrimination se sent-il plus menacé par des revendications qui le touchent jusque dans son foyer et dans la perception des membres de sa famille; ou bien trouve-t-il plus facile de s'identifier à un jeune de banlieue qu'à une femme quelle qu'elle soit?

En tous les cas, le 8 mars je manquerai d'humour.


Nicklausse