Il n’est un secret pour personne, du moins pour personne qui suive encore cette poche d’expression dans le silence feutré de mes silences et de mes retards, que je suis militant pour un grand parti de gauche que nous ne nommerons pas mais qui organise des primaires à l’heure actuelle. Je parle peu, sur le fond, de cette expérience qui prend beaucoup de mon temps et de mes forces, et dans lesquels mon moi social parallèle exerce des responsabilités moyennes à médiocres qui contraignent à une certaine réserve. Le Nicklausse qui s’exprime ici cherche à créer une bulle d’expression réellement personnelle et indépendante des polémiques, du moins dans leur version la plus fruste : non par mépris, mais dans l’espoir de pouvoir respirer des combats qui étouffent souvent mes journées et mes relations avec les autres.
Je vous en dirai quelques mots cependant, pour une fois, car cela rejoint une interrogation profonde sur la société française actuelle telle qu’elle me met mal à l’aise et m’interroge sur ce qui nous attend.
Soyons clairs : c’est une dynamique extraordinaire et une grande source d’énergie que de voir tous ces gens venir voter, s’accommoder avec philosophie des queues et de la cohue, tout cela pour préparer une autre France en 2012. Et je suis très heureux de pouvoir participer à cela à mon niveau. Je ne bouderai pas mon plaisir. Et nos-candidats/es-sont-de-grande-qualité et je-les-défendrai-quoiqu’il-arrive-pour-2012. Je n’ai pas l’intention ici de donner une quelconque consigne de vote, car mon pendant qui a une vie sociale a déjà fait connaître urbi et orbi par les biais de la campagne ordinaire ses choix et leurs raisons.
Mais je m’inquiète de la nature de cette campagne et des représentations de la société qui sous-tendent certains arguments.
Certains opposent la gauche « molle » à la gauche « dure ». Passe encore, il n’y a rien là de très nouveau : le jeu principal à l’intérieur de la gauche française, et qui explique en large mesure sa forte tendance à l’échec, c’est d’intenter des procès en gauchisme aux uns et aux autres, et de dénigrer quiconque ne remplit pas la définition partiale et tendancieuse qu’on en donne comme autant de sociaux-traîtres, de mous et de fadasses. C’est un genre de « critique » que nous autres, sociaux-traîtres, avons fini par intégrer comme une catastrophe naturelle, un énoncé infalsifiable donc une calamité avec laquelle nous sommes obligés de nous accomoder.
Mais sur le terrain, et dans les propos échangés ces derniers temps, c’est l’intégralité de la campagne, du moins sur le second tour, qui se cristallise sur cette dichotomie, qui se hausse du coup au rang de stratégie voire de philosophie.
Pour s’opposer à une droite « dure », nous devrions être une gauche « dure ». Il faut opposer la dureté à la dureté, et rejeter les tarentules du consensus mou, du centrisme, de la consultation sans fin. Stratégiquement, j’ai l’impression que cette lecture est anachronique, fossilisée dans l’ambre, comme s’il s’agissait de s’opposer à la droite balladurienne, comme s'il y avait encore un fort public pour les notions de molesse et de consensus. Mais sur le fond, je reconnais que cette lecture rencontre un écho et cela m’inquiète.
Car la France, pour moi, est loin d’avoir besoin de plus de dureté, qu’elle soit de gauche ou de droite. Nicolas Sarkozy a su surfer sur l’idée qu’un président se devait d’avoir un avis sur tout, de proposer une réforme à chaque fait divers, de laisser le moins possible de prise au débat comme si c’était une faiblesse. L’autoritarisme qui le caractérise par rapport à d’autres à droite n’est pas uniquement lié à une vision plus « droitière » du monde, mais surtout aux qualités qu’il met en avant, à l’autoritarisme fondamental de sa vision du monde- un monde qui n’a pas de place pour les « chochottes » (ai-je dit que cet univers est phallocratique?).
Je crains fort que se contenter d’opposer à ce modèle un autre modèle aux valeurs différentes, mais qui repose sur les mêmes qualités et la même structuration, ne soit pas une alternative réelle. Et je crains que cela ne conforte au contraire une tendance qui se retrouve à tous les étages de la société à l'heure actuelle : on n’attend pas, on n’analyse pas, on ne fait ni dans la dentelle ni dans la nuance, on affirme, d’autant plus définitivement que l’affirmation est péremptoire et épidermique. Et on disqualifie d’un revers de main les adversaires, parce qu’ils seraient trop faibles, trop mous, trop différents. Si possible, on hiérarchise les douleurs, on segmente, et on monte les différents groupes qui composent la société les uns contre les autres. Et surtout, surtout, on ne discute pas, on ne cherche pas un terrain d’entente ni même un espace de discussion.
Je n’ai pas le temps de détailler- peut-être le ferai-je le vote fini, et je vous prie de pardonner le caractère schématique de cette réflexion notée en marge du débat, comme pour exorciser une peur- mais je voudrais dire ceci avant que le couperet de minuit m’empêche complètement de porter cette parole lue par très peu de gens dans le grand espace d’internet : mon impression de la société française aujourd’hui est qu’elle est gangrénée par une rhinocérite qui se répand et fait perdre la notion même de sens commun. Nous devons retrouver le chemin des grâces éléphantesques, non pas de l’immobilisme, mais du débat serein et sans anathème. Je ne dis pas que ce chemin serait nécessairement mieux servi par l’un/e que l’autre des candidats encore en lice, quel que soit mon sentiment personnel : je dis simplement que le choix de cet axe de campagne encourage un cercle vicieux avec lequel j’espère que nous pourrons rompre pour la prochaine présidentielle. Et dont l’écho m’inquiète.




